Retour en présentiel difficile pour les étudiants souffrant d’anxiété sociale

Casquette vissée sur la tête, chandail noir à capuche, les mains serrées convulsivement autour d’un verre d’eau, Alexandre* n’est vraiment pas à l’aise. « Rappelle-moi pourquoi j’ai accepté de venir ? », sourit cet étudiant de l’université du Québec à Chicoutimi et passionné de cinéma, comme pour se donner du courage. Du courage, il lui en faut quotidiennement pour affronter son anxiété sociale, un problème dont souffrent 3% des jeunes Canadiens, selon une étude de l’Association canadienne pour la santé mentale. « J’ai toujours vécu avec ça, d’aussi loin que je m’en souvienne, mais la pandémie de Covid avait changé pas mal de choses », confie-t-il.

Contrairement à beaucoup d’étudiants qui ont souffert des confinements successifs et du passage des cours à distance, Alexandre a vécu ça comme une libération. « Je n’étais plus obligé d’affronter le regard des autres tous les matins. Je me connectais au cours, et je pouvais rester caché derrière mon avatar. J’étais un anonyme ». Le retour des cours en présentiel à partir d’août a été synonyme d’une descente aux enfers. « J’avais perdu tous mes repères, toutes mes petites habitudes qui me permettaient de tenir. Il faut que je réapprenne tout ».

Plus d’élèves sont en difficulté pour cause d’anxiété sociale

Le professeur de psychologie au Cegep de Jonquière Simon Labrecque confirme : « j’ai observé une hausse de l’anxiété car tout le monde a perdu ses réflexes comportementaux. »  Il anime depuis plusieurs années les ateliers Korsa, une série de cinq séances de deux heures dédiées à la gestion du stress et de l’anxiété, mais affirme ne pas avoir reçu plus de demandes d’adhésions pour cause d’anxiété sociale cette année. En revanche, il avoue avoir reçu « beaucoup de témoignages d’étudiants en difficulté depuis quelques semaines à cause du retour des cours au Cegep ».  

Ces difficultés, Alice* les a expérimentées aussi. Très bonne élève entourée d’amis, elle n’avait pas de problèmes avant la pandémie. Mais pour elle aussi, le confinement a tout changé. « Je me suis mis une pression phénoménale à cause du travail, pour ne pas prendre de retard et éviter de décevoir mes professeurs et mes parents ». Avec des résultats pour le moins désastreux : « je travaillais trop, je mangeais beaucoup moins et très mal, je ne dormais quasiment plus », égrène-t-elle.

Dans son cas, cela s’est fini à l’hôpital, une perfusion dans le bras gauche, après une perte de poids qui lui a fait frôler l’anorexie. Elle n’a pas envisagé une seule seconde de revenir en classe en août. « Je ne vois pas comment j’aurais fait pour supporter le regard des autres, leur pitié à cause de ce qu’il m’est arrivé ». L’idée même du retour en classe était source d’angoisse, « une marche beaucoup trop haute à gravir. »

« Plus on attend pour confronter ses angoisses, moins on est habile à les gérer »

Pour Simon Labrecque, chaque possible contact social est une source de risques. Mais il juge que « c’est trop simple de rester dans sa zone de confort », que certains se sont construit pendant les confinements à répétition. « C’est un confort temporaire, et plus on attend pour se confronter à ses angoisses, moins on est habile à gérer des situations stressantes », déplore-t-il.

Dans ses ateliers de soutien, il cherche à favoriser les discussions, les réflexions personnelles, mettre certaines situations individuelles en comparaison. L’objectif est d’instaurer des nouvelles habitudes dans le quotidien. En somme, passer au-dessus des angoisses, car le stress et l’anxiété font partie de la vie, il faut apprendre à composer avec.

Alice et Alexandre n’ont pas fait le choix de suivre les ateliers Korsa mais rencontrent des thérapeutes spécialisés toutes les semaines. « C’est un peu comme si j’étais Dorothy dans le Magicien d’Oz, je suis sur la route de briques jaunes et j’avance étape par étape, rencontre par rencontre », s’amuse d’ailleurs Alexandre, qui consulte un psychologue depuis quatre ans. Alice, qui a commencé sa thérapie récemment, confie qu’il est peut-être un peu tôt pour parler de progrès. Pour Simon Labrecque, c’est “un long processus, dans lequel il faut parvenir à se reconnecter avec des valeurs qui nous sont chères dans les rapports avec les autres, mais ça permet de retisser des liens forts avec la famille ou les amis”.